Marie (+), neuf mois pour la plus belle des histoires d'amour

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Témoignage de Sylvie

"Comme ils furent courts, ces neuf mois d'amour
Nos deux corps si serrés, nos deux sangs si mêlés
Comme ils furent tendres, ces neuf mois à t'attendre
où j'ai réinventé la Vie et ses secrets" Fabienne Marsaudon

Chère Petite Marie, il y a aujourd'hui 3 mois que tu nous as quittés, et donc un an que tu as "atterri dans mon ventre"... Cet anniversaire, j'ai envie de le commémorer en racontant ta vie, durant 9 mois, dans le creux de mon ventre plein d'amour pour toi.

Tu n'étais pas la première habitante de ce cocon chaleureux : ton grand-frère Ferdinand y avait lui aussi passé neuf mois, voici 8 ans. Ballotté dans tous les sens par une Maman super active, surtout préoccupée de ne pas déplaire à son employeur et attachée à lui prouver qu'une femme enceinte est tout aussi efficace qu'un homme... Nous étions bien ensemble, mais j'avoue avoir manqué de temps et d'attention pour lui, ce qui ne l'a pas empêché de venir au monde en pleine forme et de nous offrir la plus belle des naissances, un moment d'un bonheur inouï qui restera à jamais gravé en moi et qui a radicalement transformé ma vie.

Deux ans plus tard, c'est ta grande soeur Joséphine qui s'est installée là à son tour. Mais comme l'histoire ne se répète pas, le scénario de la superwoman n'a pas marché du tout cette fois... Après 7 mois et demi d'une grossesse très angoissante, voire même gravement pathologique, notre petite Joséphine a "sauté du nid" où elle était mal nourrie par mon placenta. Mon doux petit cocon a été remplacé par une couveuse en plastic, dure et anonyme, et cette séparation a été la plus grande souffrance de ma vie. Je me suis battue contre les infirmières, contre la couveuse, contre l'injustice de cette séparation, mais au fond, je me battais peut-être pour retrouver l'image de "bonne mère" que j'avais perdue à jamais en mettant au monde un bébé de 1kg200, 6 semaines avant terme ?

Il nous a fallu 5 ans... Cinq années pour recoller les plaies, pour rassurer Joséphine et l'entourer de tout notre amour, pour que cette séparation en début de vie ne laisse plus de traces. Cinq ans pour apprendre à faire une petite place dans ma vie pour nos enfants, pour notre couple, pour notre foyer. Cinq ans aussi pour essayer de comprendre, pourquoi cette pré-éclampsie, pourquoi j'avais mal nourri ce petit bébé que je désirais tant... Et puis les réponses sont venues, et il m'est paru évident que cela n'arriverait plus, si je faisais ce qu'il fallait, si je me laissais guider par toi...

Alors le désir de toi est venu comme une vague irrésistible... Impossible de passer à côté, j'en étais remplie, de ce désir et de cette joie profonde qui l'accompagnait. Ton Papa n'a pas tout de suite été convaincu. Ce projet était en effet totalement "déraisonnable"... Arrêter de travailler alors que j'ai "une belle situation", devenir une famille nombreuse, avec un grand écart d'âge entre les enfants... Mais les éléments matériels sont heureusement peu de choses pour ton papa, qui t'aimait déjà, au fond de son coeur... Le jour où il a dit "oui", je n'ai eu qu'à respirer et tu étais là en moi ! Quelle confiance tu nous as accordée en ce 4 juin 2005...

J'ai arrêté de travailler le jour où j'ai su que tu étais là. Chaque jour avec toi était si précieux, je le sentais, que rien ne devait me distraire de ce "job à plein temps" : te couver, te nourrir et t'aimer. Cet amour incroyable qui naît, alors que l'on pense que l'on donne déjà tout l'amour possible à ses proches. Mais il s'en crée encore, et encore plus... Je t'inondais d'amour et de tendresse, je ne pensais qu'à ça, qu'à toi. Tu me donnais des nausées terribles ? Quelle joie, je le sentais déjà bien là ! J'étais fatiguée ? Tant mieux, je faisais la sieste, moi la femme hyper active, car je savais que c'était le moment où tu grandissais le mieux. Je ne dormais pas la nuit ? Tant mieux, cela me faisait des heures en plus avec toi.

Notre complicité était incroyable... Je t'ai senti bouger dès la huitième semaine. En fait, je ne te sentais pas faire des galipettes, mais je sentais que tu répondais à ma main qui se posait sur le ventre avec infiniment de tendresse. Tu la suivais comme pour mieux te faire caresser... Plus tard, j'ai toujours préféré communiquer avec toi par la pensée, sentant que tu te manifestais, certes, mais sans "t'appeler" vraiment avec mes mains. J'avais trop de respect pour toi que pour te déranger quand bon me semblait. Mais t'assurer de ma présence rassurante, ça oui, je le faisais chaque fois que je le pouvais.

Mon Dieu que j'étais belle et fière de te porter ! A deux mois de grossesse, et même avant, j'avais déjà toute une garde-robe de femme enceinte et j'arborais fièrement ces ceintures moulantes sur mon ventre, pour montrer à tout le monde que tu étais là. Et dire que pour Joséphine, personne n'avait remarqué que j'étais enceinte ! Et pire encore, pour Ferdinand, j'étais fière de ne pas avoir pris de poids... Ici, si je pouvais faire 2 mètres de tour de taille, j'en serais ravie !!! Nous allons un jour chez une photographe pour immortaliser ces jolies formes rondes, je me sens plus à l'aise qu'un top modèle devant son objectif !

Nous servons aussi de "cobayes" devant deux classes d'étudiantes sages-femmes, qui découvrent grâce à toi que l'on peut communiquer avec les bébés dans le ventre de leur Maman. Tu es trop géniale, tu leur réponds patiemment, à chacune. Leur regard ravi n'a d'égal que tout l'amour qu'elles mettent dans leurs mains pour te parler. C'est un beau cadeau que tu leur fais là.

On passe aussi deux fois à la télévision, une fois au journal régional (où je présente l'association Alter-NativeS), une fois sur la chaîne nationale, à une heure de grande audience, pour montrer la maison de naissance de Namur où j'allais faire suivre ma grossesse. Et puis des photos de toi et moi, il y en a encore tout plein sur Internet, sur le site des sages-femmes, sur celui de l'Arche de Noé,... Sans oublier la carte de nouvel an, avec ce beau ventre bien mis en évidence, pour annoncer à tous nos amis que tu arrivais. Pourquoi cette envie irrésistible de te faire exister, de t'immortaliser ???

Tout au long de cette grossesse, je suis très suivie médicalement. Autant j'apprécie les visites chez la sage-femme, autant je déteste les échographies que je trouve tellement intrusives. Je ferme les yeux de toutes mes forces pour ne pas voir ton reflet sous ces rayons qui te dérangent autant que moi. Ce n'est pas toi cet espèce de squelette tout noir. Et sur la photo que me donne un jour le médecin, j'ai l'impression de voir une tête de mort...

Tous les jours, je vais nager. J'adore me retrouver dans le même élément que toi, et penser à tes galipettes quand je me retourne au bout d'une longueur. Es-ce que tu fais toi aussi le cumulet en moi en même temps ? Je nage surtout pour t'apporter un maximum d'oxygène. J'ai tellement envie que tu sois bien nourrie par mon placenta et que tu grandisses normalement. Dès que je saute dans l'eau, je te rejoins dans ta bulle et nous passons ces 40 minutes en parfaite communion, parlant tous les deux en secret, où alors parfois je te chante des berceuses de Fabienne Marsaudon, composées pour son enfant à naître.

Tous les jours, aussi, je te demande de rester en moi, encore, de tenir bon. "Tu es encore là ce matin !". Quelle joie de me réveiller avec toi chaque jour. Quelle joie aussi de passer les "caps fatidiques" dont je balise cette grossesse : l'année du chien dans l'horoscope chinois (le même signe que moi et que ton papa), la date de la naissance de Joséphine (7 mois 1/2), l'anniversaire de Ferdinand (le 31 janvier), le retour de ma sage-femme partie presque 3 semaines à l'étranger, l'entrée dans le signe du poisson, un signe qui te va si bien après avoir tant nagé ensemble, la date de ton terme...

Est-ce que je te sens fragile ? Je ne sais pas... Chaque jour, je crains de te perdre, et pourtant nulle peur n'accompagne cette grossesse. J'ai tellement confiance en toi, en moi. Je sais que je fais tout ce qui est possible pour te donner le meilleur de moi, alors comment les choses pourraient-elles ne pas aller bien ? Je refuse toute pensée négative, toute pensée de mort qui pourrait t'atteindre et te porter préjudice. Mais non, la mort n'existe pas, c'est la Vie que je porte !

La mort pourtant, elle a été présente durant cette grossesse... surtout le jour du décès de deux petits jumeaux de 5 mois, dans le ventre d'une connaissance, dont l'âme est passée si près de moi que j'ai tout à coup plongé dans une immense tristesse. Ce jour-là, j'ai vu ma grossesse, un grand tunnel, avec seulement du noir au bout. J'ai vu que je ne verrais jamais ce bébé vivant. Je l'ai même dit... mais tout de suite, j'ai effacé ces pensées noires et je me suis empressée de les oublier. J'étais à 4 mois de grossesse...

L'idée de la mort de mon bébé en moi, elle, m'a effleurée une fois, dans une pointe d'angoisse, la première fois où tu n'as pas réagi à mes pensées, petite Marie. C'était 4 jours avant que l'on ne constate ta mort... Mais le lendemain, ton coeur battait bien (je n'en doutais pas une seconde). Et puis, Isabelle Brabant, dans son livre, ne parle-t-elle pas de ces angoisses irraisonnées que vivent les mamans en fin de grossesse ? Tout cela est donc tout normal, et surtout il ne faut plus y penser, ça pourrait te nuire...

Mais l'angoisse était pourtant là, même si je refusais absolument de voir la vérité en face. Je ne te sentais presque plus bouger ? Normal puisque j'étais angoissée... angoissée à l'idée de ne pas t'accueillir à la maison, angoissée à l'idée d'aller dans un hôpital où je n'avais jamais été, angoissée à l'idée d'être séparée de toi... Pas une fois, je n'ai voulu penser à ta mort. Et pourtant la panique montait en moi, m'envahissant de plus en plus...

Jeudi soir, la veille de ta mort, je me suis installée dans un grand bain bien chaud, avec des huiles essentielles et des petites bougies. Tout un cérémonial que je ne m'étais encore jamais accordée. C'est là que je t'ai senti bouger pour la dernière fois, mon bébé. Tu remontais le long de mon ventre en suivant le gant de toilette bien chaud. Tu me disais au revoir, et moi je ne réalisais pas encore...

Pas encore que ton petit coeur cesserait de battre cette nuit-là, que tu ne répondrais plus jamais à mes appels, de plus en plus pressants le lendemain. Mais non, ce n'est pas possible. Et puis d'ailleurs c'est impensable. Une si belle grossesse, où tout va bien, où tu es arrivée à terme, où je suis prête à cette première séparation pour que tu puisses nous retrouver.

C'est impossible d'imaginer que la mort viendrait nous frapper ici, maintenant, à la veille de cet immense bonheur dont je me réjouis et qui pansera toutes les plaies du passé : celui de te serrer dans mes bras, celui de te donner mon lait, celui de ne pas te quitter...

Je veux en finir avec cette inquiétude qui m'empêche de te sentir. Tant pis si je la réveille en pleine nuit, j'appelle ma sage-femme pour lui demander un monitoring. Je n'éprouve pas d'angoisse, mais la vitesse à laquelle je roule, pour arriver à son cabinet, est quand même révélatrice... Je sais exactement où se trouve ton coeur, toujours en bas à droite... exactement là où elle pose le capteur. Silence de mort. Je ne veux pas regarder ses yeux pleins d'effroi. Je ne veux pas le croire mais pourtant c'est mon histoire qui se déroule ici, ce n'est pas un film, pas un mauvais rêve... Comme une automate, reprendre la voiture et annoncer à ton papa cette horrible, cette incroyable réalité. "Notre bébé est mort".